Francophonie / Journée internationale de la Francophonie "Langues et diversité, facteurs de paix" -

"Merci beaucoup Monsieur l’Ambassadeur, cher Stephan Tafrov,
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Chers amis,

C’est un honneur tout particulier pour moi et pour mon équipe d’être avec vous aujourd’hui en cette journée si particulière où nous célébrons aux Nations Unies la Journée Internationale de la Francophonie et avec elle les valeurs qui nous sont chères, à commencer par celle du respect, respect fondamental pour toutes les cultures, toutes les civilisations, et par celle de multilinguisme, je vais y revenir.

La famille francophone, en effet, reflet de la formidable diversité de notre monde avec aujourd’hui 80 pays membres, a pris le parti, de longue date, de s’enrichir de toutes les cultures, de toutes les langues qui la composent. C’est, je le crois, la force de la Francophonie, la formidable force de la Francophonie, que d’être ouverte à l’altérité, et je veux saluer aujourd’hui la présence de nombreux représentants des autres aires linguistiques, qui partagent nos valeurs et notre ambition de voir l’avènement d’un système multilatéral efficace et effectif fondé sur le multilinguisme. Je voudrais de ce point de vue saluer particulièrement mon collègue et ami du Guatemala, S. E. M. Carrera Castro, Président du Groupe des Amis de la langue espagnole aux Nations Unies. Vous ne voulez pas que je parle espagnol, ça c’est la seule chose que je peux vous dire ! J’aimerais donc remercier Stephan, nous sommes complices de longue date dans le combat en faveur de la Francophonie et saluer également nos amis québécois qui sont avec nous. J’ai passé plusieurs années au Québec et je suis toujours amoureux du Québec ! C’est une déclaration d’amour, nous autres les francophones, on est comme ça !

Mesdames, Messieurs, vous comprendrez dès lors combien en tant que francophone et européen, de la famille européenne aujourd’hui représentée aussi par l’ambassadeur de l’Union Européenne auprès des Nations Unies, je suis particulièrement sensible au thème qui nous réunit aujourd’hui « Langues et diversité, facteurs de paix ». Ce thème est vaste. Les langues peuvent être aussi bien à l’origine des conflits comme la condition de leur règlement et de l’instauration d’une paix durable.

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les Nations Unies ont adopté la Charte non pas en une seule langue, mais bien en cinq langues faisant également foi. C’est dire combien le multilinguisme est au cœur du système multilatéral et lui confère toute sa légitimité. C’est un élément crucial du logiciel des Nations Unies, de l’ADN, je dirais, des Nations Unies. Il n’est pas anodin d’ailleurs que l’Assemblée générale ait consacré la 2ème résolution de toute son histoire à la question des langues. Car définir le régime linguistique de l’Organisation était un préalable, une condition sine qua non, au bon fonctionnement de ses organes délibérants.

Par-delà ces considérations, le multilinguisme est aussi une condition à la réalisation des objectifs des Nations Unies qui nous anime les uns et les autres, jour après jour. Car les langues ne sont pas simplement des véhicules, des moyens de communication, c’est-à-dire la forme du langage, qui serait indifférente du contenu. Les langues ont un impact sur le fond, nous ne le savons que trop, sur les concepts, mais aussi sur les objectifs recherchés et l’échec comme la réussite de nos actions. Elles conditionnent ni plus ni moins que le succès de l’ONU dans l’exécution de ses mandats. Les langues sont en effet autant des passerelles entre les cultures que, parfois, des barrières, des barrières que le multilinguisme précisément permet de surmonter. Parce que les Nations Unies ne prêchent pas dans le vide, parce qu’elles s’adressent aux peuples du monde entier, parce qu’elles sont tenues par un impératif, celui d’être inclusives, elles ont aussi le devoir de se faire comprendre. Cela nécessite, pour notre Organisation, de faire usage d’une pluralité des langues dans un égal respect pour chacune d’entre elles.

Mesdames et Messieurs,

Cet impératif de pluralisme trouve plus encore son sens dans les situations de conflits, dans lesquelles les Nations Unies sont amenées à s’interposer entre les belligérants, à protéger les civils, à assurer des missions de médiation et de bons offices, à accompagner les processus de paix entre les parties au conflit, et à soutenir les efforts de sortie de crise et de consolidation de la paix, notamment par un renforcement des institutions nationales. C’est ça notre quotidien. Ces mandats, confiés par le Conseil de sécurité, ne peuvent être menés à bien qu’en prenant dûment en considération le contexte linguistique dans lequel les Nations Unies opèrent. C’est ainsi, en se mettant au service du pays hôte, que les Nations Unies pourront accomplir efficacement leur mission. C’est une vérité d’évidence mais qu’il faut rappeler sans cesse dans le cadre de nos actions quotidiennes.

Ces questions gagneraient du reste à être intégrées dans les travaux du Groupe d’experts indépendant sur les opérations de paix nommé en octobre dernier par le Secrétaire général des Nations Unies. Le recrutement, la formation, les achats – des fonctions qui comportent toutes une dimension linguistique – sont souvent relégués dans les discussions au chapitre technique. Or elles ont un rôle clé à jouer dans la réalisation de nos objectifs politiques.

Au niveau du recrutement, de civils ou de personnels en uniforme, il est évident que les mandats des opérations de maintien de la paix, qui sont toujours plus complexes, requièrent des agents sur le terrain qu’ils aient une maîtrise au moins passive, au minimum passive, de la langue du pays hôte. La tâche est compliquée, nous le savons, mais elle n’est pas impossible. La MINUSMA en est la preuve concrète. Les Nations Unies sont riches de leur diversité, on ne le répètera jamais assez. Le personnel des Nations Unies est résolument polyglotte. Il ne reste qu’à valoriser ces compétences inexploitées, en commençant par les recenser, dans la perspective notamment de la mise en œuvre de la politique de mobilité et de façon à faire correspondre les compétences d’une part et les zones de déploiement d’autre part. Pour relever ce défi, il nous faut aussi dresser le bilan des besoins et des lacunes, technique mais aussi linguistique, et réfléchir à la meilleure façon d’y remédier.

Mesdames et Messieurs,

Vous le comprendrez, nous avons tous, organes délibérants, Secrétariat des Nations Unies, pays fournisseurs de contingents et de forces de police, pays hôte d’opérations de maintien de la paix, nous avons tous une part de responsabilité dans la réponse collective à apporter pour assurer une meilleure prise en compte de la question linguistique dans la prévention, la gestion et la résolution des conflits. Ce n’est pas une question théorique, c’est encore une fois une question qui se pose au jour le jour et je le mesure dans ma qualité actuelle de Président du Conseil de Sécurité.

Je me félicite, de ce point de vue, de la mobilisation du groupe francophone pour la promotion du multilinguisme aux Nations Unies. Je voudrais vraiment remercier chaleureusement l’ambassadeur de l’Organisation Internationale de la Francophonie et toutes ses équipes pour leur action. Vous savez combien le groupe francophone a joué un rôle capital dans l’adoption, en 1995, de la première résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le multilinguisme, désormais biennale. Tout comme cette table-ronde aujourd’hui est ouverte aux autres aires linguistiques, la résolution sur le multilinguisme, dont le groupe francophone est fier d’assumer la paternité, est résolument inclusive, soucieuse de la diversité linguistique de notre époque.

Mais le travail ne s’arrête pas là (je n’en ai plus que pour une heure environ, rassurez-vous !) : c’est dans toutes nos discussions, dans toutes les enceintes pertinentes, y compris au Conseil de sécurité encore une fois, que nous devons avoir à l’esprit la question des langues. En tant que Président en exercice du Conseil de sécurité pour le mois de mars, j’ai d’ailleurs moi-même reçu le 6 mars dernier, à sa demande, Mme Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie, entretien dont j’ai rendu compte au Conseil de sécurité cette semaine, à l’issue de notre déplacement en Afrique. Les organisations ayant une langue en partage, comme l’OIF ou la CPLP, la Communauté des Pays de Langue Portugaise, ou bien d’autres encore, peuvent apporter une contribution originale au règlement pacifique des différends et au maintien de la paix, dans le plus grand respect de la lettre et de l’esprit de la Charte des Nations Unies, qui est notre boussole.

C’est sur ces mots que je souhaiterais conclure mon propos aujourd’hui, en réitérant combien il importe que la question des langues soit au cœur des débats en cours sur le maintien et la consolidation de la paix. Car, pour citer un proverbe africain, « La langue qui fourche fait plus de mal que le pied qui trébuche ». C’est la citation sur laquelle je ne voulais vraiment pas fourcher !

Je vous remercie Mesdames et Messieurs de votre attention et je vous souhaite une belle, une très belle Journée internationale de la Francophonie."

Intervention de François Delattre du 20 mars 2015

Publié le 25/03/2015

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